« Musiques savantes, musiques populaires : Les symboliques du sonore en France 1200-1750 » (de Luc Charles-Dominique) par Julien Jugand

Homerecherchechroniques d'ouvrages« Musiques savantes, musiques populaires : Les symboliques du sonore en France 1200-1750 » (de Luc Charles-Dominique) par Julien Jugand

« Musiques savantes, musiques populaires : Les symboliques du sonore en France 1200-1750 » : Luc Charles-Dominique, CNRS Editions, Paris, 2006, 259p.

Cet ouvrage de Luc Charles-Dominique, directeur du « centre Languedoc-Roussillon des musiques et danses traditionnelles » et chargé de cours en ethnomusicologie à l’université de Nice-Sophia-Antipolis, traite de la figure du ménétrier en France. L’auteur s’y interroge sur les raisons du déclin de la musique ménétrière et débute sa réflexion autour de l’hypothèse de l’influence d’une organisation symbolique et religieuse du monde. Cette dernière est constitué d’une dichotomie symbolique du « haut » et du « bas » qui a joué un rôle important sur les mutations socio-musicales qu’ont connu les ménétriers. Les deux catégories semblent aussi bien organiser les attitudes des hommes que la classification des instruments de musique ou les pratiques musicales.

Cette hypothèse est construite à partir d’une étude de régimes symboliques croisée avec une approche d’anthropologie religieuse, politique et sociale. Ce parti pris de l’auteur, souhaitant se distinguer à la fois de la musicologie classique et d’une ethnomusicologie anhistorique, permet de comprendre sous des dimensions multiples la façon dont les ménétriers et leurs musiques ont été marginalisés pendant la Renaissance et à l’époque Baroque. A cette fin, l’auteur mobilise une grande diversité de sources (écrites et iconographiques), n’hésitant pas à effectuer quelques longues incursions dans des domaines propres à l’anthropologie religieuse et historique, ceci afin de mieux resituer la place du sonore dans cette organisation symbolique du monde.

Partant de la description de la relation entre le son et les concepts de « haut » et « bas », puis de l’organologie liée à ces concepts, l’auteur décrit par la suite les diverses associations du son au sacré, dégageant un certain nombre de paramètres reliés au « bas » musical : le timbre clair, la « suavité », le « bas corporel », le registre grave, l’harmonie, la résonance, les cordes, etc. Puis vient une description des rapports du son au profane, soit le « haut sonore » : le bruit lié au fantastique, aux rituels associés au diable, les danses « hautes », les instruments érotiquement connotés, les instruments du pouvoir politique, etc. Luc Charles-Dominique reprend finalement ces différents éléments pour analyser les mutations à l’œuvre entre la Renaissance et l’époque Baroque : le recul des ménétriers, l’inspiration mutuelle entre musique de cour et religieuse, le développement d’une valorisation de l’écriture musicale au dépend de l’oralité, etc. Il questionne ainsi l’émergence de la dichotomie aussi bien esthétique que sociale entre musique savante et populaire.

A la fin de son ouvrage, l’auteur laisse un certain nombre de questions en suspend. Les réflexions qu’il pose sur l’évolution du statut de certains musiciens « d’artisan » à « artiste » permet d’entrevoir la poursuite de l’étude d’un sujet aussi passionnant, qui renvoie par là même à des problématiques communes à l’étude des pratiques musicales d’autres aires géographiques.


Le point de vue de Julien Jugand :

« Musiques savantes, musiques populaires » est un ouvrage passionnant, bien écrit, qui mobilise un grand nombre de sources et de connaissances tout en sachant reconnaître les limites de l’exploitation de ces sources et de leur analyse. L’articulation entre les données socio-politiques et religieuses et les constructions symboliques permet de comprendre les évolutions musicales décisives dans la formation de ce qu’est devenue la musique « savante » occidentale. Elle pose habilement un certain nombre de questions pouvant également inspirer les recherches sur l’émergence de musiques « savantes » dans d’autres cultures.

Cependant, on peut regretter l’absence d’illustration (malgré les nombreuses analyses iconographiques) ainsi que de réel développement sur les relations entre les musiciens savants et les ménétriers. Les monopoles de chacun sur certains savoirs musicaux (que l’auteur suggère dans l’établissement d’une hiérarchisation entre écrit et oral), leurs stratégies de positionnement et leurs relations avec les mécènes ont sûrement joué un rôle dans l’accentuation d’un dualisme esthétique entre musiques savante et populaire ainsi que dans la marginalisation des ménétriers.

Mais cet ouvrage ne prétend nullement apporter une réponse définitive à la question qui a amené à sa rédaction. Il pose néanmoins un jalon important sur cette voie par la pertinence et l’efficacité de son analyse symbolique et de son croisement avec l’approche anthropologique. A ce titre, il constitue aussi bien un apport essentiel à ce domaine de recherche qu’une proposition méthodologique pertinente.