Hommage à Haj Ghorban Soleimani

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« Quel « bakhshi » ? Quel « bakhshigari » ? Tout est terminé. Vous faites, mon garçon, des recherches sur quelque chose qui n’existe plus. » (Entretien avec l’auteur, 2005)

Haj Ghorban SOLEIMANI est né an 1920 à Aliâbâd, un petit village aux alentours de Qutchan dans le nord de la province du Khorâssân en Iran. Dès son adolescence, il a commencé à jouer le luth « dotâr », l’instrument de musique par excellence des bakhshis du Khorâssân et d’Asie centrale. Il a fréquenté les grands bakhshis comme Karbalaii Ramazan SOLEIMANI (son père), Avaz bakhshi, Gholamhossein Bakhshi JAFARABADI et Mohammad QEYTAQI.

« C’était pour une fête de mariage au village de Châlaki où j’ai joué pour la première fois dans un banquet. Il y avait le grand bakhshi QEYTAQI parmi les invités.
Moi, j’ai sorti le târ (dotâr) de son étui et je l’ai posé devant lui et il me dit :
– Vas-y, joue de ton târ mon garçon.
Je lui ai répondu qu’il me fallait d’abord sa permission. Puis, il a pris le târ, il l’accorda et il joua un morceau. Ensuite il desserra les cordes et il me remit l’instrument. Il voulait savoir si j’arriverais à l’accorder ou pas. J’ai accordé l’instrument et j’ai commencé à jouer. À la fin du morceau, il m’a embrassé et il m’a dit :
– Mon garçon, tu as une excellente main, personne n’arrivera à t’attraper. Vas-y, continue.
Je lui ai remis le târ. Il le refusa en disant :
– Tu ne vois pas que je suis vieux, mes mains ne me suivent plus.
Eh oui, c’était vrai, il était vieux et maintenant je suis comme lui [et il rit]. Maintenant je comprends ce qu’il me disait. »
(Entretien avec l’auteur, 2005)

Selon Haj Ghorban SOLEIMANI, au-delà d’être un très bon dotâriste, un bakhshi doit aussi être capable de fabriquer son propre instrument. Il doit savoir faire le frettage et l’accordage de son instrument. Il doit réparer son instrument lorsqu’il est défectueux. Il doit être lettré, capable d’écrire et il doit avoir une belle voix. Il précise : « Considérons qu’il manque quelques pages au milieu d’un livret de poèmes. Qu’est-ce qu’il doit faire ? Il faut qu’il soit capable d’imaginer et reconstruire l’histoire et les poèmes. Alors il faut qu’il soit poète aussi. Ce n’est pas une tâche facile. »

Il raconte qu’une fois il était chez un de ses cousins qui tenait une épicerie dans le village de Mazj. Haj Ghorban voit que son cousin épicier déchire des feuilles d’un ancien cahier de poème pour emballer des épices pour ses clients. En s’approchant, il s’aperçoit que c’est le livret de poésie d’amour de l’histoire de Hamrâ et Sayyad Khân. Il crie en disant :
« Mais qu’est-ce que tu fais bon dieu, j’ai la moitié de ce livre. J’ai cherché partout pour trouver l’autre moitié et je l’ai trouvé nulle part. Donne-moi ça. »

Pour être bakhshi, on est soit bon joueur soit bon chanteur mais c’est mieux quand les deux qualités sont réunies : et c’est là où deux âmes (celle du chanteur et du musicien) ne deviennent qu’un. Quand le chanteur et le musicien ne sont pas le même, il peut arriver que l’un d’entre eux devance l’autre. L’instrumentiste doit donc s’adapter au chanteur. C’est quand l’accordage est bon que la musique est belle, pour eux comme pour le public. C’est le même problème pour l’instrumentiste qui chante lui-même, il faut qu’il accorde son instrument à sa voix.

Il aime aussi raconter qu’un jour, Mohammadreza SHAJARIAN, le célèbre maître chanteur de musique traditionnelle iranienne, lui demanda :
« -Je comprends tout ce que tu fais pour chanter, mais une chose m’échappe. Je ne comprends pas à quel moment, au début du morceau, ta voix se mélange avec le son de ton instrument et à la fin, j’ai l’impression qu’il y a le son du dotâr et que ta voix a disparu. Il y a un an que j’essaye de le faire et je n’y parviens pas.
Haj Ghorban lui répondit alors :
-C’est parce que ta voix n’est pas accordée avec l’instrument. L’instrumentaliste est quelqu’un d’autre, c’est ça le problème. Il faut que tu ajustes ta voix avec le son de son instrument. Quand tu commences à chanter il faut d’abord que tu vérifies si ta voix est accordée avec lui ou non. »

Haj Ghorban SOLEIMANI a donné beaucoup de concerts en Iran, à l’étranger et dans différents festivals internationaux, parmi lesquels il avait gardé un très bon souvenir de son apparition au festival d’Avignon.

« C’est très beau un peuple qui connaît ni ma langue, ni ma musique et qui finalement apprécie ce que je joue. »

Il s’est éteint le 20 janvier 2008 dans son village natal, à la suite d’une pneumonie, il avait 87 ans.

Haj Ghorban SOLEIMANI

Farrokh VAHABZADEH

1: Bakhshi, quelqu’un qui a un don, un talent de la part (bakhsh) du dieu. Le terme est utilisé dans une très vaste région en Khorâssân iranien ainsi qu’en l’Asie centrale pour se référer à des bardes musiciens, autrefois les chamans guérisseurs.
2: La tradition et tout ce qui est lié au bakhshi.