Musicien de chasseurs à Ségou, Mali

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Cet extrait a été enregistré en novembre 2005 dans la ville de Ségou au Mali, lors d’une réunion de chasseurs chez Batijani Coulibaly. Ce chant responsorial est exécuté par Musa Traoré, qui s’accompagne à la harpe dònsònkɔni [1] et Bakari Traoré, qui donne le répons tout en grattant un racleur tubulaire métallique kɛŋɛ. Il s’agit d’une pièce emphatique intitulée Màkari ou « pitié »[2], dans laquelle le musicien des chasseurs manifeste son désespoir face au sort incertain du chasseur qui parcourt la brousse et ses dangers. Les chasseurs regroupés autour du musicien, acquiescent ses paroles en utilisant leurs sifflets de chasse.

La pitié exprimée ici renvoie à la condition difficile du chasseur et ses conséquences sur sa vie quotidienne. C’est ainsi que dans la chanson, il évoque la femme du chasseur esseulée (dònso mùso ka kelenya (k)uma), le chasseur parcourant la brousse toute la journée (ko dònsòlu ka tilen ka yaala), les rencontres néfastes de la brousse avec le « dangereux serpent » (dònso ka sã jugu bàro) ou avec le mauvais génie (dònso ka jinɛ jugu bàro), ou encore le triste sort de la veuve du défunt chasseur (dònso mùso ka firìya dòn) [3].

Au Mali, l’univers de la chasse, appelé dònsòya, est une composante culturelle importante. Premièrement, le chasseur représente l’archétype du héros civilisateur. En effet, la confrérie des chasseurs étant à l’origine de l’édification de l’empire du Mali au XIII° siècle menée par Sundjata Kéita – chef des chasseurs puis, empereur –, les chasseurs sont considérés comme les acteurs déterminants de l’Histoire et de la civilisation mandingue. Le chasseur est aussi celui qui possède les connaissances fines de la brousse, des plantes, des animaux et celles de la magie et des arts divinatoires. Très respecté des populations, il a également un rôle de protection villageoise. Les deux colloques internationaux des chasseurs d’Afrique de l’Ouest qui ont eu lieu à Bamako en 2001 et en 2005, réunissant chasseurs, chercheurs et hommes politiques, confirment la place essentielle du chasseur dans le Mali contemporain.

La confrérie des chasseurs est une société d’initiation élaborée selon un modèle égalitaire à laquelle tout individu sans distinction ethnique, religieuse ou sociale peut adhérer. Alors que la confrérie s’étend sur toute l’aire géoculturelle mandingue, les chasseurs sont regroupés par villages autour du chef des chasseurs. Chaque confrérie voue un culte aux deux divinités tutélaires de la chasse Saane et Kɔntrɔn, avec qui elle entretient une relation de parenté symbolique.

Les cérémonies et les rituels où vont se jouer les valeurs profondes de la chasse, comme les hommages rendus aux ancêtres des chasseurs ou les rites voués aux divinités, ont une importance singulière assurant l’unité de tous les chasseurs d’une confrérie. Aucune cérémonie ne pourrait se passer de danse ni de musique, dont le dònsònkɔnifɔla [3], le musicien des chasseurs, armé de sa harpe, est un membre initié de la confrérie même s’il ne chasse généralement pas. Le musicien des chasseurs est une figure emblématique et détient un rôle capital non seulement dans l’expression artistique et culturelle du monde des chasseurs, mais aussi dans l’enseignement que comporte leurs récits.

cérémonie de chasseurs, musiciens et danseur au fusil

A Ségou, la harpe des chasseurs, appelée dònsònkɔni est une harpe à chevalet comportant essentiellement une calebasse munie d’une peau et un manche arqué coiffé d’une sonnaille métallique sur lequel se fixe six cordes en nylon accordées selon une échelle pentaphonique. Celle-ci ne saurait se pratiquer seule, en effet, la présence du racleur tubulaire, appelé kɛŋɛ ou nɛgɛ – métal – dans la région de Ségou, est indispensable. Si l’instrumentarium des chasseurs se limite à ces deux instruments, une cérémonie de chasseurs est systématiquement accompagnée d’objets sonores que sont les sifflets de chasse appelés file et les fusils, màrìfa, qui sont tirés à blanc.

harpe des chasseurs dònsònkɔni de Ségou racleur tubulaire kɛŋɛ

Les musiques de chasseurs, tout comme leurs harpes, sont nombreuses ; on compte quasiment autant de styles que de groupes culturels au Mali, mais ceux de la région du Wassoulou, du pays malinké et de Ségou sont toutefois les plus connus grâce aux radios qui les diffusent. Qui connaît un tant soit peu la musique des chasseurs pourra évoquer le nom de Yoro Sidibé ou Sékouba Traoré pour le style Wassoulouka, de Bala Jinba Diakité en pays malinké, enfin, le chantre défunt Batoma Sanogo pour la musique de Ségou. Mais on constate que la musique du Wassoulou a non seulement tendance à monopoliser l’ensemble des émissions radiophoniques, mais qu’elle est également la seule à disposer de productions phonographiques. Cette disproportion a pour conséquence de faire de cette musique la référence ultime ; dans le sillage des catégories populaires et profanes, on s’y réfère en tant que « la musique des chasseurs ». Toutefois, ce phénomène pourrait être envisagé d’une autre manière : les chasseurs du pays malinké et de Ségou ne semblent pas dissocier la musique du rituel. Pour certains d’entre eux, la musique des chasseurs pourrait faire partie des savoirs gardés, ce qui en expliquerait l’absence dans les réseaux marchands de disques.

Guillaume Duval pour ethnomusiKa

Article en connexion :

http://ethnomusika.org/2008/12/29/mali-le-chant-des-chasseurs/

Photos et enregistrement, 2005, G. Duval


Discographie 

DELANOY Michel, La musique des Sénoufos, 1976, coll. UNESCO, BM 30L2308, disque CD. 

DELANOY Michel, Musique de funéraille Fondombé (Sénoufos)' 1976, CNRS Musée de
l'Homme, CNR 274838, disque CD. 

DELARUE Patrick, LANGER Daniela, Guinée : les Peuls du Wassolon. La danse des chasseurs.
1986, OCORA, C 558679, disque CD. 

BRANDES Edda, MALE Salia, MALI : Musique bambara du baninko 1998, OCCORA, VDE CD-
980, disque CD. 

LAUNNAY Jacques, Mali : Les chasseurs de Sébénikoro et leur griot Sibiri Samaké. 1990, Paris
Buda Musique, 95-523-2, disque CD. 

ROUGET Gilbert, Les danses du monde, 1998, CNRS - Le chant du Monde, CNR574 1106.07,
double CD. 

ROUGET Gilbert, GUINEE : Musique des Malinké, 1999, CNRS - Le chant du Monde,  disque
 CD. 

ZANETTI Vincent, MALI. Le chant des chasseurs, 2008, VDE CD-1244, disque CD

[1] La langue vernaculaire est le bambara. La graphie choisie est celle qui a été proposée aux « Journées d’études sur les langues maliennes » organisées à Bamako en décembre 1979.
dònsònkɔni est un syntagme composé de dònsò qui signifie « chasseur » et nkɔni , « harpe ».

[2] « màkari / bɛ n na / dònsò/denw / màkari / bɛ ne na / e kungo/ba »,
Pitié / j’ai de la / chasseurs/membres / pitié / j’ai de la / ô brousse / grande
« J’ai pitié, chasseurs, j’ai pitié, ah… brousse profonde ».

[3] Au sujet des traductions : dònso mùso ka kelenya (k)uma, « la femme du chasseur esseulée (parle ?) » ; ko dònsòlu ka tilen ka yaala , « les chasseurs passent la journée à marcher » ; dònso ka sã jugu bàro , « la discussion du dangereux serpent avec le chasseur » ; dònso ka jinɛ jugu bàro, « la discussion du mauvais génie avec le chasseur » ; dònso mùso ka firìya dòn, « la femme du chasseur qui entre en période de veuvage ».
[4] littéralement, le joueur de harpe « harpe ».