Le cri, frontière protéiforme entre bruit et musique. Umbanda, Brésil.

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louange à Janainã, rituel pour la fête de Iémanja, Barra de Caravelas, 2 février 2007

La umbanda se caractérise par un système de croyance en des divinités appelées orixas (en yoruba) ou santos (en portugais) qui sont des divinités africaines, les caboclos (esprits d’indiens métis), preto-velhos ( les vieux noirs, esprits d’anciens esclaves), crianças (esprits d’enfants) et d’autres divinités encore. Ces croyances sont associées au phénomène de possession censé incarner les divinités dans le corps des adeptes au cours du rituel.
La cérémonie du rituel permet donc le passage du réel au monde divin. Le terreiro 1 remplit une fonction sacrée et sauf exception, les possessions auront lieu dans le cercle des danseurs qui pratiquent comme souvent dans ce type de rituel, le principe de circumambulation.
La umbanda est un culte « syncrétique » apparu au Brésil au début du XXe siècle et essentiellement pratiqué dans les grandes métropoles du sud du pays (Rio de Janeiro, São Paulo). Son expansion fut extrêmement rapide et l’on retrouve cette pratique jusque dans les villages du sud de l’état de Bahia. Basée sur les principes africains du candomblé bahianais, elle se nourrit des influences les plus diverses telles que le catholicisme, le spiritisme européen d’Allan Kardec ou encore le chamanisme indigène. Un culte souvent dénigré et difficile à comprendre car jugé trop multiple et trop syncrétique.

Dans un rituel umbanda, la masse sonore couplée à la religion est constituée des rythmes frappés sur plusieurs tambours et des chants qui les accompagnent. Au-delà de ces éléments, on relève d’autres manifestations sonores qui informent sur le rituel même si on ne le voit pas. Entre autres : les cris. Si une personne crie, il y a possession. Soit c’est l’officiant qui crie pour appeler les divinités à « descendre » dans le corps des médiums, soit ce sont les divinités incorporées elles-mêmes qui crient. Cet élément sonore, le cri, est donc significatif de la possession pendant le rituel, en revanche chants et percussions sont omniprésents du début à la fin du rituel, qu’il y ait possession ou pas. Un connaisseur peut somme toute reconnaître un chant d’appel ou de renvoi de la divinité. Les chants sont de type responsorial : le chœur est constitué des médiums qui répondent au soliste (le plus souvent c’est le possédé lui-même sinon l’officiant), le tout accompagné des percussions (ici quatre tambours cylindriques –atabaque-) qui ont chacun un rôle précis. On note également la présence éventuelle d’un pandeiro (tambourin à cymbalettes) et des apparitions ponctuelles de cloches (adjà ou agôgô).

cabaclo.jpg Cri du caboclo, Terreiro de Chico, 11 février 2006, Ponta de Areia, Bahia, Brésil


Cri d’Ogum (orixa du fer et de la guerre) Fête de iémanja, Barra de Caravelas, 2 février 2007

Dans quelle mesure le cri est-il un élément qui prend une valeur équivalente au chant ? Le cri est plus souvent considéré comme dissocié de la musique. Dans la umbanda comme dans beaucoup d’autres rites, la musique n’est pas dissociée de la religion, du rituel, de la magie. Il n’y a pas musique d’un côté, et rituel de l’autre. Il y a une religion qui se pratique dans un univers sonore bien spécifique, dont le cri fait partie.
Le cri a des définitions multiples. Ici, il est cadré, nuancé, varié, adapté : serait-il grâce à sa fonction, dissocié du bruit ?

Très peu de mots sont échangés au cours du rituel, c’est le sonore non verbalisé qui « parle », qui fait sens. Chants, rythmes, cloches qui s’agitent, les pieds qui frappent le sol, les cris des possédés, tout se mélange et ne forme qu’une masse sonore presque uniforme.
Certaines divinités parlent et communiquent avec l’assistance ou les médiums mais ce sont le plus souvent par ces cris que les divinités annoncent leur présence et communiquent entre elles. Le mot cri est sans doute trop flou dans sa définition pour être juste. Pensons alors pour cri : toute manifestation sonore infra-verbale.

Le cri effraie, le cri est énigmatique, le cri est douleur, le cri est animal. Au-delà de sa réputation populaire plutôt angoissante, le cri est dans les rites de possession, une manifestation très significative de la transe mais n’a pas de connotation particulièrement diabolisée. Au contraire, le cri donne un sens à certains non-dits, il est extrêmement codifié. On peut difficilement dire qu’il est une partie du répertoire musical mais au même titre que la musique, il participe à la construction de l’espace sonore.
Quand le cri devient un son organisé et codé, devient-il pour autant musique ? Un son organisé, c’est la fonction que l’on concède aujourd’hui au bruit dans la musique occidentale pour qu’il soit partie intégrante d’une pièce musicale. Si le cri est un bruit, un cri peut être musique et cette forme d’expression pourrait représenter un des angles de la frontière protéiforme entre bruit et musique. Cette frontière fictive entre bruit et musique est sujet de bien des querelles. Dans cette confrontation, il y a une dimension trop souvent mise de côté et pourtant capitale : la parole. Et c’est bien d’elle que le cri s’inspire tout comme la musique et dans un certain sens le bruit.
Si, dans d’autres circonstances, le bruit c’est le non-musical, qu’est-ce que le musical ? Quelle est la différence entre un bruit musical et un bruit non musical et ces distinctions ont-elles un sens ?

Elise Heinisch
Résumé de l’article “Le cri, frontière protéiforme entre bruit et musique” du même auteur paru dans le bimestriel “L’éducation musicale”, mars/avril 2008, n°551/552, pages 31 à 37.
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Photos, textes et enregistrement : Elise Heinisch


[1] Lieu de culte considéré comme une parcelle de terre africaine.