Enregistrements : Frédéric Léotar
Textes : Frédéric Léotar, Khalmurza Qurbanov
Édition : Buda Musique, 2008

Voici la parution d’un beau travail qui associe différents types de supports (CD+DVD+fichier pdf) pour présenter une musique peu connue ; celle des Karakalpaks (Ouzbékistan).
Comme pour l’ensemble des musiques d’Asie centrale, la longue tradition des bardes, autrefois chamanes guérisseurs, aujourd’hui musiciens narrateurs d’épopées héroïques et de récits amoureux (dastan), se prolonge en terre des Karakalpaks. Ces dastans sont souvent accompagnés au luth à manche long dutar
Ce travail monographique présente les différents genres vocaux liés à la culture des Karakalpaks. À ce titre, les berceuses Ha’yyiw, rappellent des fragments mélodiques que l’on retrouve dans les autres contextes musicaux (voir les plages 3 et 11 du CD), qu’ils soient vocaux ou instrumentaux. La présentation de ces derniers, dans la deuxième partie du CD, dévoile d’ailleurs la richesse de l’instrumentarium local.
À un autre niveau, l’approche comparative de ce travail révèle des similitudes multiples et frappantes avec le reste de la grande Asie intérieure. La pièce « Chante mon dutar ! » (Sayra duwtar, plage 15 du CD) a des homologues aussi bien chez les bardes ouzbeks (voir par exemple la pièce dutôrim, « Mon dutôr ») que chez les zhyrau kazakhs avec leur dumbra. La « mélodie de l’alouette » jouée à la clarinette sybyzgy (voir la plage 22 du CD et la plage 3 du DVD) a également son équivalent du côté du Khorâssân iranien avec la pièce Torqe (« L’alouette »), jouée sur une clarinette double qoshme. Les deux mélodies, comme d’ailleurs beaucoup d’autres pièces issues des répertoires de la région, témoignent du rapport très proche entre l’homme et la nature, à travers des imitations musicales de la faune et de la flore parfois d’une grande subtilité.
Dans ce travail, on peut souligner l’importance des six documents vidéos visant à mettre l’accent, visuellement, sur le contexte (voir la berceuse in situ au chapitre 1) et les techniques de jeu (chapitre 2-6). De plus, le fait d’avoir inséré l’intégralité des textes originaux des chants en langue vernaculaire avec leur traduction française et anglaise sur un fichier pdf joint, éclaire ces matériaux musicaux sous une autre perspective. Cela ajoute une dimension supplémentaire aux valeurs analytiques et scientifiques du travail.
Le seul bémol à apporter serait peut-être la présence moins marquée de musiciens de la génération précédente. Cependant, il semble que tout le travail réuni ici s’appuie volontairement sur la présentation de jeunes bardes et musiciens, porteurs d’une tradition ancienne qui de toute évidence n’a pas disparue.
En définitive, l’œuvre dans sa totalité, nous offre un très beau paysage de la tradition musicale concernant une région plus souvent associée à la catastrophe écologique de la mer d’Aral qu’à la beauté et à la fraîcheur d’une musique issue de ses lointains ancêtres.
Farrokh Vahabzadeh pour ethnomusiKa
Ecouter les extraits
Extrait 1 Extrait du dastan Edige chanté par le jyrau B.Syrmbetov (plage 1)
Extrait 2 Sho’girme (”Le couvre-chef”) chanté par Biïbiraba Otepbergenova (plage 10)
Extrait 3 Qaraqalpaqta chanté par Orynbaeva Ulbosyn (plage 4)
Extrait 4 Sayra duwtar (”Chante mon dutar!”) Solo de luth dutar exécuté par Saltanat Yusipova (plage 15)
1. litt. : «deux cordes». Cet instrument peut être appelé également dotâr, duwtar ,dutôr ou tamdera selon les différentes régions.