Chronique concert Shahid Parvez au Théâtre de la Ville par Renaud Brizard

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Shahid Parvez au Théatre de la Ville de Paris le samedi 26 novembre 2011

Shahid Parvez (sitar), Anuradha Pal (tablas), Jhinnan Frank (tampura)

Shahid Parvez, sitariste réputé, donnait un concert au Théâtre de la Ville de Paris le samedi 26 novembre 2011 à 17h. Le musicien indien était déjà connu du public de ce lieu : il s’est déjà produit quatre fois depuis 1999.

Shahid Parvez s’inscrit dans la lignée musicale appelée Etawa gharana. Le terme gharana désigne une école ou lignée musicale, souvent liée à un lieu, fondée par un grand maître dont les enseignements sont transmis sur plusieurs générations à l’intérieur d’une famille ou non, et dont la musique est caractérisée par un répertoire et un style propres. Le gharana Etawa, établi près d’Agra dans la seconde moitié du XIXe siècle par Imdad Khan, l’arrière-grand-père de Shahid Parvez, a renouvelé la fabrication et le jeu du sitar. Imdad Khan (1848-1920) a créé un nouveau style instrumental en introduisant des éléments du style vocal classique khyal, style ensuite repris par ses fils.

Dans la même lignée, Vilayat Khan (1928-2004), l’oncle de Shahid Parvez, a développé sur son sitar le gayaki ang, le style devenu sa marque de fabrique et qui tente de recréer l’expérience du style chanté. Dans sa volonté de faire chanter son instrument, il a élaboré de nouvelles techniques de jeu et a apporté de nombreuses modifications à son instrument qui permettent aux connaisseurs d’identifier Vilayat Khan et ses disciples. On l’a souvent décrit en opposant son style à celui Ravi Shankar.

Le style de ce gharana est devenu célèbre au cours du XXe siècle et est toujours porté notamment par Shahid Parvez qui perpétue les innovations de ses ancêtres. Ce dernier a commencé son apprentissage à l’âge de trois ans sous la direction de son père, Aziz Khan, et sur ordre de son grand-père, Wahid Khan, déçu de la carrière de compositeur de musiques de films à succès de son fils. Shahid Parvez est depuis très reconnu en Inde, apprécié pour son lyrisme et son humilité.

Le musicien a débuté son concert par le raga Kirwani, que l’on joue traditionnellement le soir et dont les notes correspondent à la gamme harmonique mineure du système occidental. L’alap, l’introduction au raga sans percussion, permet d’entendre l’une des spécificités du jeu de Shahid Parvez, à savoir la technique du « pulling » qui consiste à laisser résonner très longuement une note tout en modifiant la hauteur en tirant sur la corde. À chaque fois, l’auditeur retient son souffle jusqu’à la disparition complète du son. Cette technique produit un effet saisissant de profondeur du son. Néanmoins, et ce fut le cas pendant tout le concert, le volume de la sonorisation était trop fort et les aigus avaient tendance à saturer. Après un quart d’heure d’alap, le sitariste a introduit une pulsation en débutant la deuxième partie de l’exposition du raga sans percussion : le jod. Lors du jhala (troisième et dernière partie de l’introduction), le tempo s’accélère et c’était l’occasion pour le sitariste de mettre en valeur son jeu de main droite très virtuose. Cette partie était assez courte, environ cinq minutes. Shahid Parvez a ensuite interprété deux compositions sur des cycles de 7 et 16 temps, accompagné aux tabla par Anuradha Pal, dans un jeu malheureusement assez pâteux.

Le deuxième raga interprété par l’artiste, Desh, est dit plus léger, très chantant, souvent joué à la flûte par exemple. Le musicien a pris du temps avant de vraiment « s’installer » dans le raga, dont l’élaboration s’est étendue sur une vingtaine de minutes. L’accompagnement aux tabla, trop lourd, s’est progressivement fondu dans le jeu du sitar, comme si les deux artistes avaient eu besoin d’un temps d’adaptation avant de se trouver. Ce flottement s’est fait notamment sentir dans l’établissement du tempo qui, de manière inhabituelle, a ralenti au fil de l’exposition du raga.

Le concert s’est achevé sur un Bhajan célèbre, une pièce de musique dévotionelle en l’honneur du dieu Rama, intitulé « Payo Ji Maine Ram Ratan Dhan Payo » (« J’ai trouvé le joyau du nom divin (Rama) » Shahid Parvez a visiblement pris du plaisir à jouer ce bhajan dont il a livré une très belle interprétation.

Pour le concert donné au Théâtre de la Ville, Shahid Parvez était accompagné de la tabliste Anuradha Pal, une disciple d’Alla Rakha (1919-2000) considéré comme l’un des plus grands joueurs de tabla du XXe siècle. Elle est également disciple du fils d’Alla Rakha, le célèbre Zakir Hussain. Elle a échangé avec le sitariste beaucoup de regards et de sourire.

Ce concert aura peut-être un peu déçu les spectateurs qui avaient déjà vu précédemment le maître en concert, notamment à cause des problèmes de sonorisation, mais il a permis aux néophytes de découvrir l’un de ceux qui comptent parmi les plus grands musiciens classiques indiens contemporains.

Renaud Brizard