Chronique de Frédéric Léotar: “CD Arctic Spirit, Music from the Siberian North – Sakha People, German & Claudia Khatylaev”

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khatylaev Arctic Spirit, Music from the Siberian North – Sakha People, German & Claudia Khatylaev, livret écrit par Émilie Maj, Boréalia, 2011.

Ce disque compact a été produit chez Boréalia, une compagnie créée par la chercheuse Émilie Maj à qui l’on doit le texte du livret. Les pièces du disque sont interprétées par un couple d’artistes sibériens provenant de Yakoutie : German & Claudia Khatylaev. Ces derniers jouent sur des instruments traditionnels et chantent, parfois accompagnés d’un choeur d’enfants, le tout étant mixé à des sons naturels ou à d’autres voix musicales. Les mélodies évoquent plusieurs aspects reliés à la vie quotidienne et rituelle des Sakhas (mythologique et symbolique, chamanique et mystique, parfois humoristique).

Je qualifierais la majorité des pièces composant cet album de «néo-traditionnelles» au sens où, dans le prolongement des styles de cette région, elles sont fondées sur de courts motifs mélodico-rythmiques répétés et chantés le plus souvent sur quatre ou cinq degrés. Leur ambitus ne dépasse pas la quarte ou la quinte, avec une métrique le plus souvent binaire (4/4), introduite régulièrement par des anacrouses. Ce socle de base a été arrangé de façon modernisée par les deux musiciens selon une perspective esthétique qui rejoint d’autres artistes de l’aire turcique comme par exemple les Huun-Huur-Tu (Touva), Yulia Charkova (Khakassia), Bolot & Nohon (Altaï) ou encore Ordo Sakhna (Kirghizistan). Les pièces 2, 5, 8 et 17 partagent plus particulièrement un même désir de renouveler les mélodies a capella de tradition populaire. Ainsi, le fait de jouer en ensemble enrichit le timbre de thèmes mélodiques traditionnellement monodiques et donne plus de relief à leur aspect rythmique.

La dimension sonore de l’album, qu’elle soit fondée sur la reproduction de bruits de la nature et leur imitation par des instruments ou la voix, renvoie à une ligne de force essentielle de la culture musicale sakha et de ses voisins. Elle donne lieu, dans certains cas, à de véritables pièces impressionnistes, sorte de théâtre musical où il n’est pas difficile de se représenter le galop des chevaux, l’envolée des grues, la fonte de la neige au printemps, les parades amoureuses… (5, 13, 14).

Enfin, certaines pièces ont une teneur résolument plus expérimentale. Elles sont très lentes et se distinguent du reste de l’album par une impression de flottement due au fait qu’elles ne sont plus régies par la carrure métrique caractéristique des autres pièces. Elles font figure d’introspection quasi métaphysique dont l’attache culturelle, en termes stylistiques, est plus difficile à déterminer (1, 9, 13, 17).

Avant même d’entendre la musique de ce disque, l’objet en tant que tel est une réussite sur le plan visuel, non seulement au niveau des photos, mais également des incrustations graphiques et du rapport bien calibré entre texte et images. D’un point de vue musical, on peut souligner la diversité des pièces choisies pour composer l’album et le travail d’arrangement entrepris avec intelligence par les artistes. Le résultat est en général très agréable à écouter. Les saisons (14) est une pièce à programme dont le scénario se déroule clairement sous les « yeux » de l’auditeur. Basée sur le mixage en studio de plusieurs guimbardes, elle représente bien la relation entretenue entre univers sonore et musical au niveau de formules mélodico-rythmiques et de timbres issus d’une nature environnante perçue comme musicienne. Enfin, la présence d’un choeur d’enfants est également une excellente idée dans des sociétés où l’acte de chanter était encore récemment une activité partagée par tous, alors qu’elle est de plus en plus confinée aujourd’hui aux artistes et au monde de l’enfance.

Du point de vue des données ethnomusicologiques, il est dommage de ne pas avoir plus d’informations sur ce que représente pour les Sakhas la musique au quotidien ni de photo pour plusieurs des instruments joués (küpsüür, aïaan, clochettes, bâton de pluie long, cornes de moutons des neiges). Le titre des pièces n’est jamais donné en langue vernaculaire, excepté pour la pièce 8 (Mitteke). À ce propos, la pièce 9 intitulée : Chant de la passion laisse un peu perplexe. La traduction des paroles de ce chant (mais aussi des autres) aurait sans doute permis de mieux comprendre ce que les artistes entendent par passion, esprits, nostalgie, et comment ils l’expriment. Enfin, une distinction plus clairement identifiée entre les éléments musicaux puisés dans le fond traditionnel sakha et les innovations apportées par le couple Khatylaev aurait, me semble-t-il fourni un éclairage supplémentaire sur leur travail. Cet amalgame se retrouve dans l’usage du «nous» utilisé dans le livret pour répondre «à une volonté de parler au nom du peuple sakha». De toute évidence, ce «nous» renvoie au moins à trois réalités distinctes : au peuple sakha (cf. les motifs musicaux issus des collectages), au couple d’artistes (cf. le travail d’arrangement) et à un «Nous» d’humains, recherchant des valeurs universelles qui dépassent les couleurs d’une culture localisée dans le temps et l’espace.

Ceci étant dit, on ne peut que se réjouir du travail éclairé de promotion effectué par Émilie Maj et de la vivacité dont témoignent German et Claudia Khatylaev en tant qu’artistes, collecteurs de mélodies anciennes et passeurs des traditions qu’ils ont reçues. Ils sont la preuve vivante qu’une entreprise de transformation des musiques traditionnelles ne débouche pas fatalement sur leur dépérissement mais peu au contraire servir de catalyseur pour stimuler la recherche de sources anciennes et d’innovations à la fois techniques et artistiques.

Frédéric Léotar

Sibérie 2 : Sakha, Iakoutie. Epics and Improvisations 2000. Enregistré par Henri Lecomte, Buda Records

Spiridon 2007. Chichiguine Spiridon Spiridonovitch (guimbarde), Cinq planètes

Hulu project / TranceSiberia, 2001. Shaman music of Siberia meets Western Club Music, DA Music/CCn‘C Records

Summer is Coming, 2000. Fedora Gogoleva, Albina Degtyaryova, and Olga Podluzhnaya, Nihon Koukin Kyoukai NKK002 (textes en iakoute, anglais et japonais)

Lecomte Henri 1994. Quelques clefs pour les chants et musiques sibériens, Les Sibériens, numéro spécial Autrement (78) [Monde], pp.197-203

Lecomte Henri 2001. Musiques et chants dans le nord et l’extrême-orient sibériens, in Ed. Maison des Cultures du Monde, Les spectacles des autres, Questions d’ethnoscénologie II, Babel (15) [Internationale de l’imaginaire,], pp. 137-149