Chronique du K-fé rencontre du 25 octobre 2012 avec le chercheur Henri Lecomte

HomeévénementsK-fé rencontreChroniques des K-fésChronique du K-fé rencontre du 25 octobre 2012 avec le chercheur Henri Lecomte
Post Image

Par Léonor Bolcatto

Cliquez ici pour plus de photos

 

Ce jeudi-là, le premier de la saison, nous avons été en Sibérie, aux côtés d’Henri Lecomte ethnomusicologue qui dit ne pas l’être et qui n’en vit pas parce que lui « gagne sa vie honnêtement » (rires dans la salle). C’est Jeanne Miramon-Bonhoure, coordinatrice de l’événement, ethnomusicologue également, qui nous rapporte les propos de l’homme pour le présenter brièvement à l’assemblée assez nombreuse ce soir-là, réunie à l’occasion de la parution de son livre« Les esprits écoutent: La musique des peuples autochtones de Sibérie ».

Henri Lecomte commence par expliquer qu’il a toujours été attiré par le Grand Nord, notamment grâce à des écrits tels que les Récits du commandant Charcot qui l’ont poussé à se rendre dans des régions comme que le Canada ou la Russie pour finalement se lancer dans une véritable enquête de terrain au Tadjikistan, en Mongolie puis en Sibérie dans les années 90. Accompagné la première fois d’une ethnologue russe dont il n’a pas mentionné le nom, il va à la rencontredes populations dont l’activité principale est l’élevage de rennes.

C’est la rencontre, au cours de son voyage, avec une vieille femme qui va finalement le guider vers ce qui l’occupera ensuite, à savoir la musique et le chamanisme en Sibérie, durant de longues années. Cette dernière a en effet accepté de lui chanter une chanson qu’elle avait apprise de son père chamane. Il s’est alors retrouvé aspiré et inspiré par la question du chamanisme en Sibérie. Cette question, centrale dans son travail de recherche, l’a amené à se questionner autour de ce phénomène et de sa pratique, malgré le temps qui passe et les bouleversements culturels et politiques qui s’opèrent au fil des années. Il a ainsi constaté qu’au travers de la diversité culturelle qui pouvait se rencontrer dans cette région du monde (de nombreuses langues y sont parlées, différentes coutumes y sont pratiquées ou parfois oubliées), et de la diversité des cadres de vie (milieux ruraux ou citadins, conditions de pauvreté ou de richesse) cette coutume résistait à l’attaque du temps. Le chamanisme est présent partout, en ville à la campagne, et ce malgré même parfois l’adoptiond’une religion monothéiste. Selon la tradition, les chamanes sont appelés un jour par un esprit animal. Alors ils partent plusieurs jours seuls dans la forêt ou la toundra et, lorsqu’ils reviennent, établissent un contact avec le monde animal qui durera jusqu’à la fin de leur vie. C’est ce lien qui les institue de fait comme principaux intermédiaires entre les esprits animaux et les humains. Ils entrent en contact avec les esprits lors des cérémonies et des rituels où ils chantent dansent et parlent dans une langue connue d’eux seuls en s’accompagnant d’un tambour.

Lors de leurs rituels, les chamanes utilisent donc beaucoup d’éléments musicaux. La musique est en effet un autre élément omniprésent dans la culture sibérienne, tous âges et ethnies confondus. C’est ce qui a interpellé également Henri Lecomte lors de ses divers voyages sur le terrain. Il nous a ainsi confié que la transmission de la musique traditionnelle dans les régions sibériennes reste un aspect de l’apprentissage auquel tout le monde prête attention. Ainsi, des maisons de cultures existent dans lesquelles les enfants apprennent les chants de gorge. Le chant diphonique est égalementtrès répandu et des interprètes continuent de sauvegarder la tradition des épopées, bien que ces dernières soient aujourd’hui d’avantage apprises par cœur par l’intermédiaire d’un texte écrit que transmises oralement. De même, la pratique des instruments traditionnels reste présente comme celle de la guimbarde ou encore de la flûte harmonique. Ainsi, de nombreux groupes existent et continuent de porter etdiffuser cette musique, en la mêlant à des genres musicaux plus récents. Il a notamment parlé des groupes d’ethnorock qui mélangent à la fois la musique traditionnelle et le rock.

Voilà en quelques mots un résumé des sujets qui ont été abordés lors de la rencontre avec Henri Lecomte qui a accepté de confier le temps d’un verre et hors du temps, une expérience de terrain, et autant dire une expérience de vie à travers un récit nourri d’anecdotes vécues. Comme à chaque fois nous avons convié notre hôte de choix à partager un repas pour prolonger la discussion avec tous ceux qui le voulaient.

Pour poursuivre le voyage

Disques écoutés durant la rencontre :

– Sibérie 10. Altaï Le chant des Montagnes d’or,1 CD Buda records 3017818.

– Sibérie 3. Čukč. Even. Jukaghir. Kolyma : Chants de nature et d’animaux, 1 CD Buda records 31973732.

– Sibérie 9. Buryat : Rites, fêtes et danses autour du Lac Baïkal, 1 CD Buda records 3017169.

– Sibérie 2. Sakha. Yakoutie : Épopées et improvisations, 1 CD Buda records 1973722.

– Setkilimden Sergek Yr-Dyr. Tyva Kyzy. 1 CD Tuva trader.

– Yat-Kha in Europe Live 2001. Boootleg 1 CD YAT 002.

Références bibliographiques :

LECOMTE, Henri, Les esprits écoutent. Musiques des peuples autochtones de Sibérie, éditions Delatour France, collection « pensée musicale », Paris, 2012

Union française de philatélie polaire, J.-B. Charcot et la continuité des missions polaires françaises: 1936-1996, 60e anniversaire de la disparition de J.-B. Charcot et de ses compagnons à bord du “Pourquoi pas ?, Groupe Rhône-Alpes de l’Union française de philatélie polaire, Mâcon, 1996

CHARRIN, AnneVictoire, Le Petit monde du grand corbeau. Récits du Grand Nord sibérien, Paris : PUF, 1983.

HAMAYON,Roberte. La Chasse à l’âme. Esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien,Paris : Société d’ethnologie, 1990.

KIM Tae-gon & HOPPÀL Mihály. Shamanism in performing arts, Budapest : Akadémiai Kiadó, 1995.

LEVIN Theodore with SÜZÜKEIValentina. Where rivers and mountains sing. Music and Nomadism in Tuva and beyond (avec 1 CD/DVD),Bloomington & Indianapolis : I,Diana University Press, 2006.

ABRAMOVICH-GOMON Alla. The Nenets’ Song. A Microcosm of a Vanishing Culture, Aldershot, Brookfield USA, Singapour, Sidney : Ashgate, 1999.

Prochain rendez-vous

Pour les curieux de l’Extrême-Orient le mercredi 21 novembre nous recevrons Monsieur François Picard, ethnomusicologue spécialiste de la Chine et professeur à l’université Paris Sorbonne.